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Romain Duris et Vanessa Paradis dans le film « Arnacoeur »

Trois siècle après la naissance de l’amour-passion avec le mythe de Tristan et Iseult, la littérature espagnole, inventait, sous la plume du très catholique moine Tirso de Molina, l’antithèse amoureuse de Tristan en la personne de Don Juan, dans une scandaleuse pièce de théâtre au titre évocateur, L’Abuseur de Séville. La pièce, drame à caractère religieux, conclue par le châtiment divin, a été adaptée par Molière (Dom Juan, en 1665), jouée en Italie, en Allemagne, en Hollande. Mozart en fait un opéra, Don Giovanni et le septième art lui redonna une nouvelle jeunesse au vingtième siècle. Tout l’Occident adopta la puissante légende donjuanesque, qui reste de nos jours encore une des figures majeures de notre mythologie amoureuse.

Fantastique Don Juan ! Symbole inégalé de l’abuseur, du menteur, du mystificateur. Il n’est pas homme à se lier avec un seule femme. Il les veut toutes, sans exception. Car il aime la conquête. Il aime la séduction plus encore que son objet, il veut vaincre, mais de belle lutte.

Dom Juan à Sganarelle : « On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le coeur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. » (Molière, Dom Juan, acte l, scène 2)

Au fil des actes, Don Juan détourne les jeunes filles de la vertu, les femmes mariées de leurs maris, les nonnes de Dieu. Partout, avec toutes, il est le cynique blasphémateur de la parole divine. Il se déguise habilement et se fait passer pour d’autres que lui, s’introduit dans la chambre des dames pour s’en faire aimer et leur promet le mariage. Son désir n’est pas difficile : il s’en prend autant aux moches qu’ aux belles, aux vieilles qu’aux jeunes. Qu’importe la proie, pourvu qu’elle lui résiste et s’incline à la fin. Sa séduction est magique, démoniaque, comme le sont les sorcières que l’on brûle sur les places publiques. Don Juan est l’incarnation du Démon et le véhicule du Mal. « La lèvre fallacieuse » et « l’oeil mensonger », personne ne lui résiste, car il adapte le discours de séduction à la femme et aux circonstances :

« Il a coutume de louer chez la blonde la gentillesse, chez la brune la constance, la douceur chez celles qui ont blanchi ; l’hiver, il les aime grassouillettes, maigrelettes en été ; la grande est majestueuse, la petiote est toujours mignonne (…). Peu lui importe qu’elle soit riche, qu’elle soit laide ou qu’elle soit belle ; pourvu qu’elle porte jupon, vous savez ce qu’il en fait. » (Don Giovanni, livret de Da Ponte pour l’opéra de Mozart, 1787)

Johnny Depp dans le film « Don Juan DeMarco »

Don Juan est un pur produit de la pensée occidentale. Le mythe, promis à un succès à ce jour jamais démenti, véhicule le schéma de pensée de la chrétienté du dix-septième siècle, dominée par les notions de Bien et de Mal, de faute, de péché, de punition. C’est à la religion chrétienne que j’attribue le rôle satanique de Don Juan écrivait Stendhal. La séduction donjuanesque est une atteinte au monde réel, créé par Dieu, et à son équilibre. Il est le démiurge qui impose sa loi démoniaque comme un défi lancé à Dieu.

Voici comment le vicomte de Valmont parle de sa proie, la belle Mme Tourvel : « J’aurai cette femme ; je l’enlèverai au mari qui la profane ; j’oserai la ravir au Dieu même qu’elle adore. Quel délice d’être tour à tour l’objet et le vainqueur de ses remords !
Loin de moi l’idée de détruire les préjugés qui l’assiègent ! ils ajouteront à mon bonheur et à ma gloire. Qu’elle croit à la vertu, mais qu’elle me la sacrifie. Que ses fautes l’épouvantent, sans pouvoir l’arrêter, et, qu’agitée de mille terreurs, elle ne puisse les oublier, les vaincre que dans mes bras. Qu’alors, j’y consens, elle me dise : Je t’adore ; elle seule, entre toutes les femmes, sera digne de prononcer ce mot. Je serai vraiment le Dieu qu’elle aura préféré. » (Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, lettre 6)

Don Juan, c’est l’irruption de Satan dans un monde qui prône la vertu, la fidélité, la vérité. Il tire sa force des ténèbres. Il est tout à la fois l’apôtre du diable, la tentation faite homme, la dictature des sens. « S’il vous séduit, vous serez punie », disait la morale de l’époque. Lui-même fut châtié, livré aux flammes de l’enfer pour satisfaire la morale chrétienne de l’époque : Qui mal agit, finit ainsi. Car la mort des perfides est conforme à leur vie (Da Ponte). Quatre siècles plus tard, le monde a changé mais le personnage est resté, dans nos consciences, l’archétype du séducteur le plus abouti, métaphore du désir masculin dans toute sa cruauté, sa violence, son ignorance de l’autre.

Extraits du livre « Eloge de la Séduction » de Veronique Julien et Xavier Deleu